in "I -Somnambule dans la clarté du jour"

Ce fut une lente éducation, un exercice subtil de ma patience. Apprendre à percevoir ce nouveau monde, au demeurant bien réel, partagé par tous mais si discret. Devenir ce peintre capturant l’effet du vent dans le feuillage qui frissonne, ce parfumeur cherchant la fragrance d’un paysage à la belle saison dans la fraîcheur de l’éveil naturel. Représenter l’insensible. J’avais prohibé le recours aux témoignages personnels pour recenser la matière des rêves. De fantasmes tempérés en émotions brutales, tout au plus aurais-je reconstruit un théâtre d’automates désarticulés sur une dramaturgie factice, perdant l’impulsion de chaque création. Comme la pupille, l’intime s’obture sous de fortes lumières.

Plonger à corps perdu dans le merveilleux m’était aussi interdit et j’avais donc rayé de ma carte le pays d’Alice. Je voulais dépasser l’extravagance autant que l’affectation confiées si souvent à la narration des songes. Plus qu’une étrangeté singulière et fantasque, je cherchais les instants présents où se manifeste ce que l’humanité voudrait être par le plus court chemin pour y parvenir.

J’habitais une capitale depuis vingt cinq ans. Je connaissais ses rues historiques, sa splendeur d’apparat et ses recoins sombres, le flux continu des visages et la débauche d’expressions qu’aucun spectacle n’aurait pu égaler. Et pourtant j’errais désormais, au gré de mes parcours, dans une nouvelle métropole, encore blanche comme ma première page. Je cherchais ses couleurs, ses nuances et ses contrastes. Comme je l’avais fait autrefois pour m’approprier la beauté du monde par le tracé juste du dessin, regardant les objets dans leur placement géométrique exact, je détaillais chaque chose pour comprendre sa place dans l’ensemble, malgré la diffraction forte et spontanée d’une vue immédiate, toujours floue, globale et finalement presque aveugle aux détails. J’exerçais à nouveau cet esprit anatomique, coupant en petits morceaux mes perceptions pour en comprendre les liens. J’essayais de ne plus me laisser prendre par la puissance massive du réel et de pressentir une autre expression du sens au gré de mes ballades. D’illusions perdues en songes trouvés, c’est incroyable ce que les humains font en pensant à autre chose. Peu à peu, je discernais ces moments d’égarements. Cette personne marchait, révisant à tue-tête ce qu’elle devait dire pour parvenir à l’inflexible autorité, cette autre pleurait sur un banc pensant qu’autour d’elle le monde s’effondrait vraiment, tandis qu’une petite fille regardait sa poupée d’un air désapprobateur annonçant sans détour l’hécatombe prochaine, la fessée plastique. Je m’approchais à pas feutré de ceux que je prenais pour porteurs d’illusions. Ils avaient dans leur crâne cette petite créature sauvage que personne ne saurait apprivoiser, toujours prête à s’échapper à la moindre vibration d’un intrus. Lorsque ma discrétion s’imposait, j’observais enfin au plus près le phénomène. L’art de veiller, en somme, pour attraper les songes. L’art tout court, peut-être.
 

 © Marc Sayous

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