in "I -Somnambule dans la clarté du jour"

Quelques feuilles blanches étaient centrées sur la grande table ovale, placée devant une baie vitrée où la Méditerranée se donnait en spectacle au gré de fines variations. Le Mistral nettoyait le paysage depuis deux jours et les fenêtres de bois craquaient comme un navire antique. Seul dans cette pièce où, huit ans auparavant, ma mère s’était éteinte, j’avais l’espoir de ciseler ici les prémices d’une littérature lyrique et stylisée. Je m’en sentais capable et mon esprit était parfaitement rompu à l’exercice qui consiste à imaginer ce que pourrait être ma littérature à la condition de trouver une approche vraiment personnelle qui en vaille la peine. Je cherchais incessamment, j’imaginais en boucle, je divaguais souvent sans jamais renoncer à l’avènement d’une découverte. Je crois même que je préférais cet exercice à la sobriété austère de l’écriture, tant il est stimulant et délicieusement infini.

J’avais au moins évité les écueils de l’ambition en me laissant glisser sur cette dérive poétique : aucun simulacre d’œuvre à mettre à mon actif, pas la moindre tentative de récit copié sur un modèle standard digne de recevoir les louanges médiatiques. Non ! je n’avais rien publié et ne m’en portais pas si mal. En risquant ce silence, j’avais apprivoisé tout empressement et il en serait ainsi tant que je ne trouverai pas de quoi nourrir pleinement mon appétit pour l’innovation. Après avoir dompté mon inspiration capricieuse, je me disséminais sans excellence vers d’autres arts, multipliant les projets inachevés et me laissais déborder enfin par mes activités professionnelles. Une manière sûre d’exercer ma patience. Mais, là, sur la table familiale, je ne pouvais feindre d’ignorer que depuis l’enfance, la souplesse du langage m’animait et je mesurais combien ce que tissent les mots en secret se nouait malgré moi.

Transporté par l’azur parfait de ce ciel lumineux et glacé soulignant un paysage révélé par le vent, j’inscrivais sur la feuille blanche cette pensée qui me traversa telle une météore. « Imagine ! dépeindre la texture du songe, de l’illusion, de la rêverie éveillée et autres phénomènes oniriques. C’est un territoire infini, ultime continent, où s’embrase toutes les chimères des êtres vivants. Soufflet continuel dans cette forge brûlante, l’esprit se répand comme un cyclone dévastateur qui pulvérise les repères stables. Tes pensées se font légères comme l’air emporté ici et là. Détachée des contraintes de l’objet, la figure libre fait enfin force de loi. Oui, imagine cette texture du songe et le poème moderne s’éveillera. » L’encre à peine sèche, je pressentis l’attraction du paragraphe sans me douter que je reviendrai vers lui, des années durant, ne pouvant le délaisser. Là, toute mon attention était en orbite, satellisée par la force d’une intuition, ma nouvelle planète.

© Marc Sayous

 

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